La cigale et la fourmi : pourquoi les preppers pensent différemment

de Sven
Une fourmi transporte ses réserves pendant que des cigales souriantes viennent se servir.

S’il y a bien une fable qui m’a marquĂ© durant mon enfance, c’est La Cigale et la Fourmi.

Pendant longtemps, je pensais qu’elle parlait simplement de travail et de paresse. D’un cĂŽtĂ©, une fourmi courageuse qui prĂ©pare l’hiver. De l’autre, une cigale insouciante qui chante tout l’étĂ© et dĂ©couvre, avec un sens du timing assez discutable, que dĂ©cembre n’est pas la saison idĂ©ale pour commencer Ă  remplir son garde-manger.

En grandissant, j’ai compris que cette lecture Ă©tait trop simple.

La fable parle surtout de notre rapport au temps. À l’effort. Au risque. À la responsabilitĂ©. Elle parle de ce que nous choisissons de faire aujourd’hui pour ne pas subir demain. Et, plus j’y rĂ©flĂ©chis, plus je crois qu’elle explique quelque chose de fondamental sur les preppers.

Pas sur leurs stocks.

Pas sur leurs sacs d’évacuation.

Pas sur leur capacité à faire du feu avec un silex sous une pluie battante.

Sur leur logiciel interne.

Car ĂȘtre prepper, ce n’est pas seulement possĂ©der du matĂ©riel. C’est regarder une situation banale et voir un peu plus loin que son confort immĂ©diat. C’est entretenir avant la panne, apprendre avant le besoin, Ă©conomiser avant le coup dur et s’entraĂźner avant l’épreuve.

Bref : c’est penser comme une fourmi.

🐜 Je suis une fourmi
 et je l’assume

Je suis ce type qui prépare une randonnée plusieurs mois avant le départ.

Je compare le matĂ©riel. Je pĂšse mon sac. Je marche avec pour vĂ©rifier qu’il ne me dĂ©truit pas les Ă©paules au bout de vingt kilomĂštres. Je teste mes chaussures avant de partir. Je regarde le tracĂ©, les points d’eau, les solutions de repli et la mĂ©tĂ©o probable. Si je pars avec des amis, je rĂ©flĂ©chis aussi au niveau du groupe, parce qu’une expĂ©dition n’est jamais la simple addition de quatre aventures individuelles.

À cĂŽtĂ© de ça, j’aime entretenir ce que je possĂšde avant que cela casse. RĂ©parer une petite fuite avant qu’elle ne transforme un morceau de charpente en Ă©ponge. Faire rĂ©viser la voiture avant d’entendre un bruit que l’autoradio ne parvient plus Ă  couvrir. Planter un arbre dont je ne profiterai pleinement que dans dix ou vingt ans. AcquĂ©rir une compĂ©tence sans savoir prĂ©cisĂ©ment quand elle me servira.

Ce n’est pas trùs spectaculaire.

Personne n’applaudit lorsque vous nettoyez une gouttiĂšre Ă  temps. Il n’y a pas de mĂ©daille pour avoir changĂ© ses pneus avant l’accident, constituĂ© une Ă©pargne que l’on n’a finalement pas utilisĂ©e ou fait du sport pendant dix ans sans connaĂźtre de crise majeure.

C’est mĂȘme tout le paradoxe de la prĂ©paration : lorsqu’elle fonctionne, il ne se passe rien.

Le toit ne fuit pas. La voiture dĂ©marre. Le corps tient. La facture imprĂ©vue n’oblige pas Ă  choisir entre se chauffer et rĂ©parer. La randonnĂ©e se termine avec des ampoules, peut-ĂȘtre, mais sans transformer une petite erreur en opĂ©ration de secours.

La prĂ©paration rĂ©ussie est souvent invisible. Et j’aime ça.

🩗 La cigale n’est pas forcĂ©ment paresseuse

Avant d’aller plus loin, Ă©vacuons une caricature.

Une cigale n’est pas forcĂ©ment quelqu’un qui ne travaille pas. On peut se lever Ă  6 heures, enchaĂźner les semaines de cinquante heures et rester une cigale magnifique.

Il suffit de tout consommer. Son argent, bien sĂ»r, mais aussi son temps, son Ă©nergie, sa santĂ© et l’attention que rĂ©clament les choses importantes.

La cigale peut avoir un gros salaire et aucune Ă©pargne. Une belle maison et aucun entretien. Du matĂ©riel flambant neuf qu’elle n’a jamais testĂ©. Une montre sportive dernier cri et un cardio qui dĂ©missionne au troisiĂšme Ă©tage. Un agenda rempli six mois Ă  l’avance et aucune heure disponible lorsqu’un proche a vraiment besoin d’elle.

La diffĂ©rence entre la cigale et la fourmi n’est donc pas la quantitĂ© de travail fournie.

C’est la destination de l’effort.

La cigale mobilise l’essentiel de ses ressources pour le prĂ©sent. La fourmi en dĂ©tourne volontairement une partie vers l’avenir. Elle accepte une petite frustration maintenant pour conserver une possibilitĂ© de choix plus tard.

Évidemment, personne n’est entiĂšrement cigale ou entiĂšrement fourmi. Nous changeons selon les domaines. On peut ĂȘtre extrĂȘmement prĂ©voyant avec son argent et catastrophique avec sa santĂ©. TrĂšs disciplinĂ© au travail et incapable d’entretenir sa maison. PrĂ©parer au gramme prĂšs un sac de randonnĂ©e et remettre pendant trois ans un rendez-vous chez le dentiste.

La fable n’est pas un test de personnalitĂ©.

C’est un miroir.

Le vrai problĂšme n’est pas de profiter de l’étĂ©

Je n’ai aucun problùme avec les gens qui profitent.

Heureusement, mĂȘme.

Les cigales savent parfois faire ce que les fourmis ont oubliĂ© : partir sur un coup de tĂȘte, accepter l’imprĂ©vu, transformer un apĂ©ro en souvenir mĂ©morable, Ă©couter de la musique sans rentabiliser la soirĂ©e et regarder le soleil se coucher sans penser Ă  la liste des travaux du lendemain.

Une soirĂ©e extraordinaire peut avoir besoin d’une cigale.

Une expédition de plusieurs jours, un peu moins.

Car le problĂšme ne commence pas lorsque quelqu’un choisit une vie diffĂ©rente de la mienne. Il commence lorsque les consĂ©quences prĂ©visibles de ses choix deviennent le problĂšme des autres.

Vous partez marcher sans veste et rentrez trempĂ© ? C’est votre affaire.

Vous partez sans veste, faites demi-tour au premier grain et obligez tout le groupe Ă  abandonner un projet prĂ©parĂ© depuis six mois ? Cela devient aussi l’affaire des autres.

Vous dĂ©pensez tout ce que vous gagnez et renoncez, en contrepartie, Ă  certains projets ? Vous ĂȘtes adulte.

Vous dĂ©pensez tout, puis considĂ©rez comme Ă©vident qu’un proche ayant constituĂ© une rĂ©serve absorbe chacune de vos urgences prĂ©visibles ? Le contrat a changĂ© sans que personne ne l’ait signĂ©.

Vous nĂ©gligez l’entretien d’un objet et le remplacez lorsqu’il casse ? Libre Ă  vous.

Vous nĂ©gligez un Ă©quipement collectif et laissez les autres gĂ©rer la panne, la facture et l’urgence ? Ce n’est plus seulement un style de vie.

C’est lĂ  que se trouve, Ă  mes yeux, la frontiĂšre morale : chacun devrait supporter autant que possible les consĂ©quences prĂ©visibles de ses propres choix.

La responsabilité commence avant la crise

Nous avons une vision curieuse de la responsabilité.

Nous trouvons responsable celui qui rĂ©agit correctement lorsque tout brĂ»le. Celui qui garde son calme, appelle les secours, Ă©vacue les enfants et coupe le gaz. TrĂšs bien. Il l’est.

Mais nous oublions parfois celui qui a fait vĂ©rifier l’installation Ă©lectrique, remplacĂ© le dĂ©tecteur de fumĂ©e et rangĂ© le bidon d’essence ailleurs qu’à cĂŽtĂ© de la chaudiĂšre.

Pourtant, la responsabilitĂ© ne commence pas Ă  l’instant oĂč la crise Ă©clate.

Elle commence bien avant.

Être responsable, ce n’est pas uniquement savoir gĂ©rer une urgence. C’est aussi Ă©viter les urgences Ă©vitables. C’est regarder les petites dĂ©gradations, les petites douleurs, les petites dĂ©penses rĂ©currentes et les petits renoncements quotidiens pour ce qu’ils sont parfois : le dĂ©but discret d’un gros problĂšme.

Une tuile dĂ©placĂ©e n’est qu’une tuile dĂ©placĂ©e.

Puis vient l’eau.

Puis l’isolant humide.

Puis le bois qui travaille.

Puis la facture Ă  cinq chiffres.

Le prepper ne voit pas seulement la tuile. Il voit déjà la charpente.

Ce raisonnement peut devenir excessif (nous y reviendrons
) mais il constitue le cƓur de l’anticipation : relier une dĂ©cision prĂ©sente Ă  une chaĂźne de consĂ©quences futures.

Pourquoi les preppers pensent différemment

Le clichĂ© du prepper commence par ses objets : rĂ©serves d’eau, conserves, lampe, radio, trousse de secours, outils, sac prĂȘt Ă  partir.

Je pense qu’il faut regarder derriùre.

Le matĂ©riel est le rĂ©sultat visible d’une maniĂšre de penser. Parfois un bon rĂ©sultat, parfois une montagne de gadgets achetĂ©s pour se rassurer. D’ailleurs, NoPanic le rĂ©pĂšte rĂ©guliĂšrement : sans connaissances, le matĂ©riel ne suffit pas.

Le vrai point commun des preppers sérieux est ailleurs. Ils raisonnent spontanément avec quatre questions :

  1. Qu’est-ce qui peut raisonnablement mal tourner ?
  2. Quelles seraient les conséquences pour moi et pour les autres ?
  3. Que puis-je faire aujourd’hui pour rĂ©duire la probabilitĂ© ou la gravitĂ© du problĂšme ?
  4. Quelle marge me restera-t-il si mon plan échoue malgré tout ?

Ce dernier point est essentiel. PrĂ©parer ne veut pas dire croire que l’on peut tout contrĂŽler. Comme je l’expliquais dans l’article sur le hasard et l’anticipation en survivalisme, le meilleur plan conserve une part d’incertitude.

La fourmi intelligente ne cherche donc pas Ă  prĂ©dire prĂ©cisĂ©ment l’avenir. Elle essaie de rester fonctionnelle dans plusieurs avenirs possibles.

Nuance énorme.

Voir les consĂ©quences avant qu’elles soient visibles

Prenons une randonnée.

Deux mois avant le dĂ©part, une personne voit une paire de chaussures encore dans sa boĂźte. Rien de grave. Elle se dit qu’elle les portera le jour J, qu’elle a dĂ©jĂ  marchĂ© dans sa vie et que, bon
 ça ira.

Une autre voit les frottements possibles, l’ampoule au talon, la dĂ©marche modifiĂ©e pour Ă©viter la douleur, le genou qui compense, le rythme du groupe qui chute et l’itinĂ©raire qui doit ĂȘtre raccourci.

Elle ne sait pas si cette chaĂźne se produira. Elle sait qu’elle est plausible et que la casser coĂ»te peu : quelques sorties avec les chaussures avant le dĂ©part.

C’est exactement la logique d’un retour d’expĂ©rience de randonnĂ©e en autonomie : le matĂ©riel doit ĂȘtre confrontĂ© au rĂ©el. Pas admirĂ© sur le tapis du salon.

Accepter un coût certain pour éviter un coût possible

La préparation exige presque toujours de payer maintenant quelque chose dont le bénéfice reste incertain.

Du temps pour s’entraüner.

De l’argent pour entretenir.

De la place pour stocker.

De l’attention pour apprendre.

Une part de plaisir immédiat pour épargner.

Et il est parfaitement possible que le risque ne se réalise jamais. Votre trousse de secours peut rester fermée. Votre réserve financiÚre ne pas servir. Votre extincteur finir périmé sans avoir sauvé la cuisine.

Tant mieux.

Une assurance n’est pas un mauvais achat parce que la maison n’a pas brĂ»lĂ©.

Penser comme une fourmi, ce n’est pas accumuler : c’est construire des marges

Dans une cuisine, une personne remplit des rĂ©serves d’eau et vĂ©rifie une lampe avant l’arrivĂ©e du mauvais temps.

Voici probablement l’idĂ©e la plus importante de cet article.

La fourmi n’accumule pas nĂ©cessairement des biens.

Elle accumule des marges.

Une marge matérielle

De l’eau quand le rĂ©seau est coupĂ©. Une lampe quand l’électricitĂ© saute. Quelques repas quand les magasins ne sont pas accessibles. Des outils et des consommables pour Ă©viter qu’une vis Ă  deux euros bloque une rĂ©paration entiĂšre.

Cette marge est la plus visible. C’est aussi celle qui donne naissance au clichĂ© du survivaliste enseveli sous ses stocks.

La marge matérielle est utile, mais elle ne suffit pas.

Une marge financiĂšre

Une dépense imprévue ne devrait pas automatiquement devenir une crise personnelle.

Constituer une rĂ©serve demande du temps, parfois beaucoup. Pour certains, la marge sera importante. Pour d’autres, quelques dizaines d’euros. Le montant dĂ©pend des moyens ; le principe reste le mĂȘme : ne pas consommer systĂ©matiquement la totalitĂ© de ce qui entre.

Une marge financiĂšre n’achĂšte pas le bonheur. Elle achĂšte quelque chose de plus modeste et souvent plus utile : du temps pour dĂ©cider.

Une marge physique

Votre corps est le seul équipement que vous emportez absolument partout.

Prendre soin de sa santĂ©, dĂ©velopper un minimum de force et d’endurance, dormir correctement et traiter un problĂšme avant qu’il s’aggrave ne garantissent rien. Mais cela amĂ©liore les probabilitĂ©s et rĂ©duit certaines dĂ©pendances.

C’est pour cela que la prĂ©paration physique du prepper n’est pas une option dĂ©corative. Vous pouvez avoir une rĂ©serve d’eau magnifique : si vous ĂȘtes incapable de dĂ©placer un jerrican, votre autonomie possĂšde un lĂ©ger dĂ©faut de conception.

Une marge technique

Savoir rĂ©parer, improviser, cuisiner avec peu, purifier de l’eau, s’orienter, soigner une petite blessure ou produire une partie de sa nourriture.

Les objets s’usent. Les compĂ©tences voyagent avec vous. Elles permettent aussi de remplacer de l’argent, de gagner du temps et d’aider sans vous appauvrir.

Personne ne maĂźtrise tout. Il suffit de regarder la liste des compĂ©tences utiles pour gagner en autonomie pour comprendre qu’une vie entiĂšre n’y suffirait probablement pas. L’objectif n’est pas l’autosuffisance absolue. C’est de rĂ©duire progressivement le nombre de situations dans lesquelles nous ne savons rien faire.

Une marge mentale

La capacitĂ© Ă  encaisser un choc, Ă  rester lucide, Ă  changer de plan et Ă  continuer lorsque l’enthousiasme a disparu.

C’est ici que la rĂ©silience psychologique rejoint la pensĂ©e fourmi. Une difficultĂ© n’est pas moins dĂ©sagrĂ©able parce qu’on l’a envisagĂ©e. Mais elle est moins sidĂ©rante.

Attention toutefois : le cerveau adore transformer nos intuitions en certitudes. Biais d’optimisme chez la cigale, biais de confirmation ou illusion de contrĂŽle chez la fourmi
 personne n’est immunisĂ©. D’oĂč l’intĂ©rĂȘt de connaĂźtre les principaux biais psychologiques qui menacent notre prĂ©paration.

Une marge temporelle

Partir plus tĂŽt. Ne pas attendre la date limite. Garder une soirĂ©e libre. Commencer l’entretien avant que la mĂ©tĂ©o se dĂ©grade. PrĂ©voir assez de temps pour recommencer lorsque le premier essai Ă©choue.

La marge temporelle coûte peu. Pourtant, nous la sacrifions avec une régularité admirable, puis nous demandons au stress de compenser notre retard.

Une marge sociale

Des proches fiables, des voisins que l’on connaĂźt, un rĂ©seau d’entraide, des compĂ©tences complĂ©mentaires et la confiance construite avant d’en avoir besoin.

L’autonomie absolue est un fantasme. L’objectif n’est pas de ne jamais dĂ©pendre de personne. Il est de ne pas dĂ©pendre de tout le monde pour tout, et d’ĂȘtre capable d’apporter quelque chose au groupe.

La vraie autonomie n’abolit pas l’interdĂ©pendance.

Elle la rend plus équilibrée.

Le « ça ira » : deux mots qui coûtent parfois trÚs cher

« Ça ira. »

J’aime beaucoup cette formule parce qu’elle peut ĂȘtre du courage
 ou une fuite.

AprĂšs avoir prĂ©parĂ© ce qui pouvait l’ĂȘtre, acceptĂ© l’incertitude et dĂ©cidĂ© d’avancer : ça ira. TrĂšs bien. C’est mĂȘme nĂ©cessaire. Sans cette capacitĂ© Ă  lĂącher prise, la fourmi reste Ă©ternellement dans son terrier Ă  vĂ©rifier ses listes.

Mais lorsque « ça ira » remplace l’entretien, l’entraĂźnement, la discussion difficile ou la dĂ©cision que l’on repousse depuis six mois, ce n’est plus de la confiance.

C’est un crĂ©dit contractĂ© auprĂšs de son futur soi.

Et le taux est parfois violent.

Le futur moi fera du sport. Le futur moi Ă©conomisera. Le futur moi apprendra. Le futur moi prendra rendez-vous. Le futur moi s’occupera de cette fissure. Le futur moi prĂ©parera son sac.

Nous avons une confiance remarquable dans cet individu.

Pourtant, le futur moi aura probablement les mĂȘmes habitudes, les mĂȘmes excuses et vingt-quatre heures par jour. Avec, en bonus, moins de temps avant l’échĂ©ance.

La pensĂ©e fourmi consiste Ă  cesser de sous-traiter systĂ©matiquement sa responsabilitĂ© Ă  quelqu’un qui n’existe pas encore.

Les petits choix ne sont jamais seulement petits

Il y a une idée que notre époque aime assez peu : nos trajectoires sont aussi construites par des choix.

Pas uniquement, évidemment.

Nous ne naissons pas avec les mĂȘmes ressources, la mĂȘme santĂ©, la mĂȘme famille, les mĂȘmes accidents, les mĂȘmes contraintes ni les mĂȘmes chances. Certaines personnes encaissent des Ă©vĂ©nements qu’aucune prĂ©paration raisonnable n’aurait permis d’éviter. Le reconnaĂźtre n’est pas nier la responsabilitĂ© individuelle. C’est simplement regarder le rĂ©el en entier.

Mais l’inverse est tout aussi vrai.

Expliquer les contraintes ne doit pas nous conduire Ă  faire disparaĂźtre les choix. Car Ă  force d’attĂ©nuer systĂ©matiquement les mauvais choix, on finit aussi par attĂ©nuer les bons.

Faire une sĂ©ance de sport n’amĂ©liore presque rien.

En faire trois par semaine pendant dix ans change un corps.

Économiser cinquante euros ne crĂ©e pas une fortune.

Le faire chaque mois crée une marge.

Lire dix pages n’offre pas une compĂ©tence.

Lire, pratiquer, échouer et recommencer pendant des années transforme une personne.

Nettoyer une gouttiĂšre, recoudre un vĂȘtement ou affĂ»ter un outil paraĂźt insignifiant. Pourtant, c’est aussi cette culture de l’entretien et de la rĂ©paration qui fonde le DIY comme pilier de l’autonomie.

Les grandes différences visibles naissent souvent de micro-choix invisibles, répétés lorsque personne ne regarde.

Il ne s’agit pas d’affirmer que nous contrĂŽlons tout. Ce serait faux et particuliĂšrement stupide venant d’un prepper, dont toute la dĂ©marche repose justement sur l’existence de risques hors de son contrĂŽle.

Il s’agit d’affirmer que nous contrîlons encore quelque chose.

Et que ce quelque chose mĂ©rite d’ĂȘtre exercĂ©.

La prévoyance consiste aussi à ne pas devenir une charge évitable

Dans un avion, on vous demande de placer votre propre masque Ă  oxygĂšne avant d’aider la personne assise Ă  cĂŽtĂ©.

Ce n’est pas une invitation Ă  l’égoĂŻsme.

C’est une rĂšgle d’efficacitĂ© : deux personnes inconscientes s’aident assez mal.

La pensĂ©e fourmi suit une logique proche. Avant de vouloir sauver le village, commencez par rĂ©duire les fragilitĂ©s prĂ©visibles de votre propre foyer. Avant de promettre une aide financiĂšre permanente, assurez-vous que vous ne deviendrez pas vous-mĂȘme dĂ©pendant au premier coup dur. Avant de porter le sac de quelqu’un en expĂ©dition, vĂ©rifiez que le vĂŽtre ne vous met pas dĂ©jĂ  Ă  genoux.

Se prĂ©parer, ce n’est donc pas seulement protĂ©ger son petit confort.

C’est aussi faire un effort pour ne pas devenir, demain, une charge Ă©vitable pour les autres.

J’insiste sur le mot Ă©vitable.

Nous aurons tous besoin d’aide. La maladie, l’accident, le deuil, la vieillesse et la malchance ne demandent pas notre permission. Une sociĂ©tĂ© digne doit permettre aux personnes frappĂ©es de se relever. Un groupe humain qui refuse toute solidaritĂ© n’est pas rĂ©silient ; il est simplement brutal.

Mais la solidaritĂ© n’interdit pas la responsabilitĂ©.

On peut demander aux autres de nous aider à supporter la malchance. On ne peut pas leur demander indéfiniment de nous protéger de notre propre négligence.

Quand l’imprĂ©paration individuelle devient un problĂšme collectif

Prenons un exemple qui n’a rien d’exceptionnel : un chantier organisĂ© Ă  plusieurs.

Une famille doit refaire la toiture d’une dĂ©pendance avant l’arrivĂ©e des pluies d’automne. Le travail est prĂ©vu depuis plusieurs semaines. Chacun s’organise. L’un rĂ©serve un Ă©chafaudage. Un autre commande le bois. Une troisiĂšme personne libĂšre son week-end et vient avec les outils nĂ©cessaires. Les tĂąches sont rĂ©parties pour que tout puisse ĂȘtre terminĂ© dans les temps.

Une seule personne est chargĂ©e d’acheter les fixations et la bĂąche qui doit protĂ©ger la charpente pendant les travaux.

Le samedi matin, elle arrive les mains presque vides.

Elle n’a pas eu le temps. Le magasin n’était plus suffisamment approvisionnĂ©. Elle pensait qu’on trouverait bien une solution sur place.

Et elle a peut-ĂȘtre raison.

Quelqu’un fera quarante kilomĂštres pour chercher le matĂ©riel manquant. Un autre bricolera une protection provisoire. Le chantier finira avec quelques heures de retard. Si la pluie ne tombe pas trop tĂŽt, l’histoire deviendra mĂȘme une anecdote racontĂ©e autour d’un verre.

Mais regardons ce qui s’est rĂ©ellement passĂ©.

Une personne a choisi de ne pas préparer sa petite partie du travail. Les conséquences de cette décision ont immédiatement été réparties entre tous les autres : temps perdu, carburant consommé, location prolongée, fatigue supplémentaire et risque de laisser le bùtiment exposé aux intempéries.

Le problĂšme n’est pas qu’elle ait oubliĂ© une boĂźte de vis.

Tout le monde oublie des choses.

Le problùme apparaüt lorsqu’elle considùre comme normal que le groupe constitue en permanence sa marge de secours personnelle.

C’est lĂ  que l’asymĂ©trie devient agaçante. La fourmi prĂ©voit sa propre tĂąche, mais aussi les consĂ©quences possibles d’un retard. Elle garde du temps, vĂ©rifie la commande et imagine une solution de repli. La cigale compte sur le fait que quelqu’un, quelque part, absorbera le problĂšme si son optimisme est dĂ©menti.

Et souvent, quelqu’un l’absorbe.

Parce qu’une fois l’échafaudage louĂ©, les matĂ©riaux livrĂ©s et tout le monde rĂ©uni, il est trop tard pour donner une grande leçon sur la responsabilitĂ©. Il faut sauver le chantier.

Ce mĂ©canisme existe dans une famille, une entreprise, une copropriĂ©tĂ©, une association ou n’importe quel groupe d’amis. Plus un projet dĂ©pend de plusieurs personnes, plus la prĂ©paration minimale de chacun devient une condition de la libertĂ© de tous.

La bonne rĂ©ponse n’est pas d’exiger que tout le monde possĂšde le mĂȘme tempĂ©rament. Elle consiste Ă  rendre explicite ce dont chacun est responsable, puis Ă  arrĂȘter de prĂ©senter comme de la malchance ce qui relĂšve d’une nĂ©gligence rĂ©pĂ©tĂ©e.

Le groupe peut s’adapter Ă  une difficultĂ©.

Il ne devrait pas avoir Ă  compenser indĂ©finiment l’absence d’effort d’un seul de ses membres.

Une société récompense-t-elle vraiment ses fourmis ?

Arrivons au passage qui fĂąche.

Ma réponse est non.

Notre sociĂ©tĂ© aime les fourmis tant qu’elles produisent, entretiennent, Ă©conomisent et rendent service. Mais lorsqu’une crise survient, leurs rĂ©serves deviennent prĂ©cisĂ©ment celles que l’on peut mobiliser.

Prenons deux personnes disposant du mĂȘme revenu. La premiĂšre consomme tout. La seconde renonce Ă  une partie de son confort, entretient ses biens et met de cĂŽtĂ© pour ses enfants, sa retraite ou un accident de vie.

Lorsque des ressources deviennent nĂ©cessaires, oĂč va-t-on les chercher ? LĂ  oĂč elles existent.

La fourmi a dĂ©jĂ  payĂ© une premiĂšre fois en renonçant Ă  une partie de son confort immĂ©diat. Elle paie une seconde fois parce que ce renoncement lui a permis de conserver quelque chose que l’on peut dĂ©sormais venir chercher.

Je trouve cela profondément injuste.

Je comprends qu’un État en crise cherche Ă  mobiliser les biens et les compĂ©tences disponibles. L’article consacrĂ© Ă  la mobilisation en cas de guerre en Europe montre d’ailleurs que les personnes formĂ©es deviennent, par dĂ©finition, plus facilement mobilisables.

Je comprends le mĂ©canisme. Comprendre n’oblige pas Ă  approuver.

D’aucuns me rĂ©pondront que la fourmi reste malgrĂ© tout la mieux lotie, que la solidaritĂ© impose de demander davantage Ă  ceux qui possĂšdent davantage et que personne ne rĂ©ussit complĂštement seul.

Ils n’ont peut-ĂȘtre pas tort.

Mais j’ai du mal Ă  considĂ©rer comme juste que deux personnes ayant reçu les mĂȘmes moyens soient traitĂ©es comme si leurs situations finales n’étaient que le produit du hasard. L’une a consommĂ© sa part. L’autre a diffĂ©rĂ© cette consommation. Venir ensuite prĂ©lever prioritairement la rĂ©serve de la seconde revient Ă  ne plus accorder beaucoup de valeur Ă  son renoncement passĂ©.

Je ne parle Ă©videmment pas de refuser toute aide face Ă  la maladie, Ă  l’accident ou Ă  la malchance. Je parle des situations dans lesquelles les choix rĂ©pĂ©tĂ©s ont rĂ©ellement comptĂ©.

Une société qui protÚge les cigales en détruisant toute incitation à devenir fourmi prépare assez mal son prochain hiver.

Le groupe électrogÚne que tout le quartier entend

Lors d’une coupure de courant, des voisins viennent brancher leurs appareils sur le groupe Ă©lectrogĂšne d’un habitant.

Prenons un exemple trĂšs simple.

Une panne électrique se prolonge. Vous avez prévu un groupe électrogÚne et suffisamment de carburant pour maintenir votre congélateur, votre chauffage ou votre pompe à eau pendant quelques jours.

Le problĂšme est que le groupe fait du bruit.

Le premier soir, un voisin demande simplement Ă  recharger son tĂ©lĂ©phone. Le lendemain, un autre arrive avec le contenu de son congĂ©lateur. Puis quelqu’un souhaite brancher un appareil mĂ©dical, alimenter un rĂ©frigĂ©rateur ou chauffer une piĂšce pour ses enfants.

Prises sĂ©parĂ©ment, ces demandes sont comprĂ©hensibles. Certaines sont mĂȘme difficiles Ă  refuser. Mais leur addition peut transformer en quelques heures une rĂ©serve prĂ©vue pour plusieurs jours en une ressource collective dont vous n’avez plus vraiment la maĂźtrise.

Une ressource que tout le monde voit, entend ou connaĂźt n’est dĂ©jĂ  plus tout Ă  fait votre ressource. Elle devient l’objet d’une nĂ©gociation sociale.

La question doit donc ĂȘtre posĂ©e avant la crise : qui suis-je prĂȘt Ă  aider, jusqu’oĂč et avec quelle part de mes rĂ©serves ? IdĂ©alement, ces choix concernent les personnes dont je me sens responsable, celles de mon clan ou celles que j’ai dĂ©cidĂ© d’aider. Pas une liste qui se constitue toute seule devant ma porte.

C’est aussi l’intĂ©rĂȘt du low profile en situation de crise. Il ne s’agit pas de fantasmer une existence clandestine, mais de comprendre que l’exposition d’une ressource modifie immĂ©diatement la libertĂ© que vous avez d’en disposer.

Mais penser comme une fourmi n’a pas que des bons cĂŽtĂ©s

Je me reconnais volontiers dans la fourmi. Cela ne m’empĂȘche pas de voir les piĂšges de son raisonnement.

Anticiper peut devenir une volontĂ© de tout contrĂŽler. PrĂ©parer peut devenir une maniĂšre de repousser l’action. Économiser son Ă©tĂ© peut finir par empĂȘcher de le vivre.

Les qualitĂ©s de la fourmi cessent d’en ĂȘtre lorsqu’elles lui font perdre de vue la vie qu’elles Ă©taient censĂ©es protĂ©ger.

Confondre anticipation et contrĂŽle

PrĂ©voir n’est pas contrĂŽler.

Vous pouvez choisir votre matĂ©riel, votre entraĂźnement, votre itinĂ©raire et une grande partie de votre prĂ©paration. Vous ne choisissez pas la mĂ©tĂ©o, l’accident, la maladie ni toutes les dĂ©cisions de vos compagnons.

La prĂ©paration rĂ©duit des risques. Elle ne signe aucun contrat avec l’univers.

La fourmi qui l’oublie dĂ©veloppe une illusion de maĂźtrise et vit chaque imprĂ©vu comme une faute personnelle ou une trahison du rĂ©el.

PrĂ©parer au lieu d’agir

On peut passer des annĂ©es Ă  comparer des sacs sans partir marcher. Accumuler les livres sans pratiquer. Organiser l’atelier sans rien fabriquer. Acheter des graines sans apprendre Ă  cultiver.

La préparation devient alors une procrastination particuliÚrement bien rangée.

C’est l’une des mauvaises stratĂ©gies courantes en survivalisme : construire une reprĂ©sentation rassurante de sa prĂ©paration plutĂŽt qu’une capacitĂ© testĂ©e dans le rĂ©el.

Ne plus jamais vivre l’étĂ©

Dans un garage, une personne inventorie ses rĂ©serves pendant que ses proches profitent d’un repas d’étĂ© dans le jardin.

Voici le risque qui me concerne le plus.

Dans l’article oĂč j’explique comment l’autonomie m’a obligĂ© Ă  repenser mon temps, je dĂ©coupe mes journĂ©es en cinq catĂ©gories : le Socle, le Travail, l’Utile, l’Essentiel et la Praxis.

La fourmi sait trĂšs bien remplir le Travail et surtout l’Utile. Il faut entretenir, rĂ©parer, produire, ranger, apprendre et prĂ©parer la suite. Comme l’Utile est infini, il trouve toujours une nouvelle tĂąche pour occuper l’heure qui vient de se libĂ©rer.

Le danger est alors de repousser l’Essentiel, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il ne rĂ©clame pas toujours notre attention avec la mĂȘme urgence. Un toit qui fuit sait se rappeler Ă  nous. Un livre que l’on ne lit pas, une soirĂ©e que l’on ne partage pas ou un voyage que l’on remet Ă  plus tard restent silencieux.

Pourtant, l’Essentiel est ce qui donne une raison de faire tout le reste.

Toujours préparer. Toujours optimiser. Toujours entretenir. Toujours économiser. Toujours apprendre. Toujours penser au prochain problÚme.

Puis repousser la joie Ă  plus tard.

Lorsque la maison sera terminĂ©e. Lorsque la rĂ©serve sera suffisante. Lorsque le corps sera prĂȘt. Lorsque le travail sera stabilisĂ©. Lorsque tous les risques auront Ă©tĂ© rĂ©duits.

Autrement dit : jamais.

La prĂ©paration n’est pas une fin. C’est un moyen.

Nous ne construisons pas des marges pour mourir avec les plus belles marges du cimetiÚre. Nous les construisons pour vivre avec davantage de liberté, de sérénité et de choix.

Le jour oĂč prĂ©parer empĂȘche systĂ©matiquement de profiter, la prĂ©paration a perdu son sens.

En conclusion : faut-il donc devenir une fourmi ?

Ma réponse est oui.

Sans hésitation.

Parce que je prĂ©fĂšre choisir un effort aujourd’hui plutĂŽt que subir demain une contrainte que j’aurais pu Ă©viter.

Parce que je prĂ©fĂšre disposer d’une marge plutĂŽt que de bĂątir ma sĂ©curitĂ© sur l’espoir que « ça ira ».

Parce que je prĂ©fĂšre apprendre avant d’avoir besoin, entretenir avant la panne et m’entraĂźner avant l’épreuve.

Parce que je veux pouvoir aider les autres librement, pas dĂ©pendre d’eux par dĂ©faut faute d’avoir fait ma part.

Parce que les circonstances pùsent sur nos vies, mais qu’elles ne justifient pas de renoncer à la part d’action qui nous reste.

Et parce que nos petits choix quotidiens, si faciles Ă  mĂ©priser lorsqu’on les regarde sĂ©parĂ©ment, finissent par construire notre libertĂ© future.

Je resterai donc une fourmi.

Une fourmi qui sait qu’elle ne contrîlera jamais tout.

Une fourmi qui accepte que certaines de ses rĂ©serves serviront un jour Ă  d’autres, mais idĂ©alement Ă  ceux et celles de mon clan ou que j’ai choisi. Pas Ă  ceux et celles qu’on m’impose.

Une fourmi, enfin, qui tente de se souvenir d’une chose essentielle :

L’étĂ© n’existe pas seulement pour prĂ©parer l’hiver.

Il existe aussi pour ĂȘtre vĂ©cu.

Car, comme disait un célÚbre sage : Winter is coming.

Il avait raison.

L’hiver viendra toujours sous une forme ou une autre. Une panne, une maladie, une crise, un accident ou simplement le temps qui passe. Il faut donc s’y prĂ©parer.

Mais nous ignorons quand il arrivera.

Alors prĂ©parons-nous suffisamment pour ne pas subir l’hiver
 sans oublier de vivre l’étĂ© tant qu’il est lĂ .

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