La cigale et la fourmi : pourquoi les preppers pensent différemment

de Sven
Une fourmi transporte ses réserves pendant que des cigales souriantes viennent se servir.

S’il y a bien une fable qui m’a marqué durant mon enfance, c’est La Cigale et la Fourmi.

Pendant longtemps, je pensais qu’elle parlait simplement de travail et de paresse. D’un côté, une fourmi courageuse qui prépare l’hiver. De l’autre, une cigale insouciante qui chante tout l’été et découvre, avec un sens du timing assez discutable, que décembre n’est pas la saison idéale pour commencer à remplir son garde-manger.

En grandissant, j’ai compris que cette lecture était trop simple.

La fable parle surtout de notre rapport au temps. À l’effort. Au risque. À la responsabilité. Elle parle de ce que nous choisissons de faire aujourd’hui pour ne pas subir demain. Et, plus j’y réfléchis, plus je crois qu’elle explique quelque chose de fondamental sur les preppers.

Pas sur leurs stocks.

Pas sur leurs sacs d’évacuation.

Pas sur leur capacité à faire du feu avec un silex sous une pluie battante.

Sur leur logiciel interne.

Car être prepper, ce n’est pas seulement posséder du matériel. C’est regarder une situation banale et voir un peu plus loin que son confort immédiat. C’est entretenir avant la panne, apprendre avant le besoin, économiser avant le coup dur et s’entraîner avant l’épreuve.

Bref : c’est penser comme une fourmi.

🐜 Je suis une fourmi… et je l’assume

Je suis ce type qui prépare une randonnée plusieurs mois avant le départ.

Je compare le matériel. Je pèse mon sac. Je marche avec pour vérifier qu’il ne me détruit pas les épaules au bout de vingt kilomètres. Je teste mes chaussures avant de partir. Je regarde le tracé, les points d’eau, les solutions de repli et la météo probable. Si je pars avec des amis, je réfléchis aussi au niveau du groupe, parce qu’une expédition n’est jamais la simple addition de quatre aventures individuelles.

À côté de ça, j’aime entretenir ce que je possède avant que cela casse. Réparer une petite fuite avant qu’elle ne transforme un morceau de charpente en éponge. Faire réviser la voiture avant d’entendre un bruit que l’autoradio ne parvient plus à couvrir. Planter un arbre dont je ne profiterai pleinement que dans dix ou vingt ans. Acquérir une compétence sans savoir précisément quand elle me servira.

Ce n’est pas très spectaculaire.

Personne n’applaudit lorsque vous nettoyez une gouttière à temps. Il n’y a pas de médaille pour avoir changé ses pneus avant l’accident, constitué une épargne que l’on n’a finalement pas utilisée ou fait du sport pendant dix ans sans connaître de crise majeure.

C’est même tout le paradoxe de la préparation : lorsqu’elle fonctionne, il ne se passe rien.

Le toit ne fuit pas. La voiture démarre. Le corps tient. La facture imprévue n’oblige pas à choisir entre se chauffer et réparer. La randonnée se termine avec des ampoules, peut-être, mais sans transformer une petite erreur en opération de secours.

La préparation réussie est souvent invisible. Et j’aime ça.

🦗 La cigale n’est pas forcément paresseuse

Avant d’aller plus loin, évacuons une caricature.

Une cigale n’est pas forcément quelqu’un qui ne travaille pas. On peut se lever à 6 heures, enchaîner les semaines de cinquante heures et rester une cigale magnifique.

Il suffit de tout consommer. Son argent, bien sûr, mais aussi son temps, son énergie, sa santé et l’attention que réclament les choses importantes.

La cigale peut avoir un gros salaire et aucune épargne. Une belle maison et aucun entretien. Du matériel flambant neuf qu’elle n’a jamais testé. Une montre sportive dernier cri et un cardio qui démissionne au troisième étage. Un agenda rempli six mois à l’avance et aucune heure disponible lorsqu’un proche a vraiment besoin d’elle.

La différence entre la cigale et la fourmi n’est donc pas la quantité de travail fournie.

C’est la destination de l’effort.

La cigale mobilise l’essentiel de ses ressources pour le présent. La fourmi en détourne volontairement une partie vers l’avenir. Elle accepte une petite frustration maintenant pour conserver une possibilité de choix plus tard.

Évidemment, personne n’est entièrement cigale ou entièrement fourmi. Nous changeons selon les domaines. On peut être extrêmement prévoyant avec son argent et catastrophique avec sa santé. Très discipliné au travail et incapable d’entretenir sa maison. Préparer au gramme près un sac de randonnée et remettre pendant trois ans un rendez-vous chez le dentiste.

La fable n’est pas un test de personnalité.

C’est un miroir.

Le vrai problème n’est pas de profiter de l’été

Je n’ai aucun problème avec les gens qui profitent.

Heureusement, même.

Les cigales savent parfois faire ce que les fourmis ont oublié : partir sur un coup de tête, accepter l’imprévu, transformer un apéro en souvenir mémorable, écouter de la musique sans rentabiliser la soirée et regarder le soleil se coucher sans penser à la liste des travaux du lendemain.

Une soirée extraordinaire peut avoir besoin d’une cigale.

Une expédition de plusieurs jours, un peu moins.

Car le problème ne commence pas lorsque quelqu’un choisit une vie différente de la mienne. Il commence lorsque les conséquences prévisibles de ses choix deviennent le problème des autres.

Vous partez marcher sans veste et rentrez trempé ? C’est votre affaire.

Vous partez sans veste, faites demi-tour au premier grain et obligez tout le groupe à abandonner un projet préparé depuis six mois ? Cela devient aussi l’affaire des autres.

Vous dépensez tout ce que vous gagnez et renoncez, en contrepartie, à certains projets ? Vous êtes adulte.

Vous dépensez tout, puis considérez comme évident qu’un proche ayant constitué une réserve absorbe chacune de vos urgences prévisibles ? Le contrat a changé sans que personne ne l’ait signé.

Vous négligez l’entretien d’un objet et le remplacez lorsqu’il casse ? Libre à vous.

Vous négligez un équipement collectif et laissez les autres gérer la panne, la facture et l’urgence ? Ce n’est plus seulement un style de vie.

C’est là que se trouve, à mes yeux, la frontière morale : chacun devrait supporter autant que possible les conséquences prévisibles de ses propres choix.

La responsabilité commence avant la crise

Nous avons une vision curieuse de la responsabilité.

Nous trouvons responsable celui qui réagit correctement lorsque tout brûle. Celui qui garde son calme, appelle les secours, évacue les enfants et coupe le gaz. Très bien. Il l’est.

Mais nous oublions parfois celui qui a fait vérifier l’installation électrique, remplacé le détecteur de fumée et rangé le bidon d’essence ailleurs qu’à côté de la chaudière.

Pourtant, la responsabilité ne commence pas à l’instant où la crise éclate.

Elle commence bien avant.

Être responsable, ce n’est pas uniquement savoir gérer une urgence. C’est aussi éviter les urgences évitables. C’est regarder les petites dégradations, les petites douleurs, les petites dépenses récurrentes et les petits renoncements quotidiens pour ce qu’ils sont parfois : le début discret d’un gros problème.

Une tuile déplacée n’est qu’une tuile déplacée.

Puis vient l’eau.

Puis l’isolant humide.

Puis le bois qui travaille.

Puis la facture à cinq chiffres.

Le prepper ne voit pas seulement la tuile. Il voit déjà la charpente.

Ce raisonnement peut devenir excessif (nous y reviendrons…) mais il constitue le cœur de l’anticipation : relier une décision présente à une chaîne de conséquences futures.

Pourquoi les preppers pensent différemment

Le cliché du prepper commence par ses objets : réserves d’eau, conserves, lampe, radio, trousse de secours, outils, sac prêt à partir.

Je pense qu’il faut regarder derrière.

Le matériel est le résultat visible d’une manière de penser. Parfois un bon résultat, parfois une montagne de gadgets achetés pour se rassurer. D’ailleurs, NoPanic le répète régulièrement : sans connaissances, le matériel ne suffit pas.

Le vrai point commun des preppers sérieux est ailleurs. Ils raisonnent spontanément avec quatre questions :

  1. Qu’est-ce qui peut raisonnablement mal tourner ?
  2. Quelles seraient les conséquences pour moi et pour les autres ?
  3. Que puis-je faire aujourd’hui pour réduire la probabilité ou la gravité du problème ?
  4. Quelle marge me restera-t-il si mon plan échoue malgré tout ?

Ce dernier point est essentiel. Préparer ne veut pas dire croire que l’on peut tout contrôler. Comme je l’expliquais dans l’article sur le hasard et l’anticipation en survivalisme, le meilleur plan conserve une part d’incertitude.

La fourmi intelligente ne cherche donc pas à prédire précisément l’avenir. Elle essaie de rester fonctionnelle dans plusieurs avenirs possibles.

Nuance énorme.

Voir les conséquences avant qu’elles soient visibles

Prenons une randonnée.

Deux mois avant le départ, une personne voit une paire de chaussures encore dans sa boîte. Rien de grave. Elle se dit qu’elle les portera le jour J, qu’elle a déjà marché dans sa vie et que, bon… ça ira.

Une autre voit les frottements possibles, l’ampoule au talon, la démarche modifiée pour éviter la douleur, le genou qui compense, le rythme du groupe qui chute et l’itinéraire qui doit être raccourci.

Elle ne sait pas si cette chaîne se produira. Elle sait qu’elle est plausible et que la casser coûte peu : quelques sorties avec les chaussures avant le départ.

C’est exactement la logique d’un retour d’expérience de randonnée en autonomie : le matériel doit être confronté au réel. Pas admiré sur le tapis du salon.

Accepter un coût certain pour éviter un coût possible

La préparation exige presque toujours de payer maintenant quelque chose dont le bénéfice reste incertain.

Du temps pour s’entraîner.

De l’argent pour entretenir.

De la place pour stocker.

De l’attention pour apprendre.

Une part de plaisir immédiat pour épargner.

Et il est parfaitement possible que le risque ne se réalise jamais. Votre trousse de secours peut rester fermée. Votre réserve financière ne pas servir. Votre extincteur finir périmé sans avoir sauvé la cuisine.

Tant mieux.

Une assurance n’est pas un mauvais achat parce que la maison n’a pas brûlé.

Penser comme une fourmi, ce n’est pas accumuler : c’est construire des marges

Dans une cuisine, une personne remplit des réserves d’eau et vérifie une lampe avant l’arrivée du mauvais temps.

Voici probablement l’idée la plus importante de cet article.

La fourmi n’accumule pas nécessairement des biens.

Elle accumule des marges.

Une marge matérielle

De l’eau quand le réseau est coupé. Une lampe quand l’électricité saute. Quelques repas quand les magasins ne sont pas accessibles. Des outils et des consommables pour éviter qu’une vis à deux euros bloque une réparation entière.

Cette marge est la plus visible. C’est aussi celle qui donne naissance au cliché du survivaliste enseveli sous ses stocks.

La marge matérielle est utile, mais elle ne suffit pas.

Une marge financière

Une dépense imprévue ne devrait pas automatiquement devenir une crise personnelle.

Constituer une réserve demande du temps, parfois beaucoup. Pour certains, la marge sera importante. Pour d’autres, quelques dizaines d’euros. Le montant dépend des moyens ; le principe reste le même : ne pas consommer systématiquement la totalité de ce qui entre.

Une marge financière n’achète pas le bonheur. Elle achète quelque chose de plus modeste et souvent plus utile : du temps pour décider.

Une marge physique

Votre corps est le seul équipement que vous emportez absolument partout.

Prendre soin de sa santé, développer un minimum de force et d’endurance, dormir correctement et traiter un problème avant qu’il s’aggrave ne garantissent rien. Mais cela améliore les probabilités et réduit certaines dépendances.

C’est pour cela que la préparation physique du prepper n’est pas une option décorative. Vous pouvez avoir une réserve d’eau magnifique : si vous êtes incapable de déplacer un jerrican, votre autonomie possède un léger défaut de conception.

Une marge technique

Savoir réparer, improviser, cuisiner avec peu, purifier de l’eau, s’orienter, soigner une petite blessure ou produire une partie de sa nourriture.

Les objets s’usent. Les compétences voyagent avec vous. Elles permettent aussi de remplacer de l’argent, de gagner du temps et d’aider sans vous appauvrir.

Personne ne maîtrise tout. Il suffit de regarder la liste des compétences utiles pour gagner en autonomie pour comprendre qu’une vie entière n’y suffirait probablement pas. L’objectif n’est pas l’autosuffisance absolue. C’est de réduire progressivement le nombre de situations dans lesquelles nous ne savons rien faire.

Une marge mentale

La capacité à encaisser un choc, à rester lucide, à changer de plan et à continuer lorsque l’enthousiasme a disparu.

C’est ici que la résilience psychologique rejoint la pensée fourmi. Une difficulté n’est pas moins désagréable parce qu’on l’a envisagée. Mais elle est moins sidérante.

Attention toutefois : le cerveau adore transformer nos intuitions en certitudes. Biais d’optimisme chez la cigale, biais de confirmation ou illusion de contrôle chez la fourmi… personne n’est immunisé. D’où l’intérêt de connaître les principaux biais psychologiques qui menacent notre préparation.

Une marge temporelle

Partir plus tôt. Ne pas attendre la date limite. Garder une soirée libre. Commencer l’entretien avant que la météo se dégrade. Prévoir assez de temps pour recommencer lorsque le premier essai échoue.

La marge temporelle coûte peu. Pourtant, nous la sacrifions avec une régularité admirable, puis nous demandons au stress de compenser notre retard.

Une marge sociale

Des proches fiables, des voisins que l’on connaît, un réseau d’entraide, des compétences complémentaires et la confiance construite avant d’en avoir besoin.

L’autonomie absolue est un fantasme. L’objectif n’est pas de ne jamais dépendre de personne. Il est de ne pas dépendre de tout le monde pour tout, et d’être capable d’apporter quelque chose au groupe.

La vraie autonomie n’abolit pas l’interdépendance.

Elle la rend plus équilibrée.

Le « ça ira » : deux mots qui coûtent parfois très cher

« Ça ira. »

J’aime beaucoup cette formule parce qu’elle peut être du courage… ou une fuite.

Après avoir préparé ce qui pouvait l’être, accepté l’incertitude et décidé d’avancer : ça ira. Très bien. C’est même nécessaire. Sans cette capacité à lâcher prise, la fourmi reste éternellement dans son terrier à vérifier ses listes.

Mais lorsque « ça ira » remplace l’entretien, l’entraînement, la discussion difficile ou la décision que l’on repousse depuis six mois, ce n’est plus de la confiance.

C’est un crédit contracté auprès de son futur soi.

Et le taux est parfois violent.

Le futur moi fera du sport. Le futur moi économisera. Le futur moi apprendra. Le futur moi prendra rendez-vous. Le futur moi s’occupera de cette fissure. Le futur moi préparera son sac.

Nous avons une confiance remarquable dans cet individu.

Pourtant, le futur moi aura probablement les mêmes habitudes, les mêmes excuses et vingt-quatre heures par jour. Avec, en bonus, moins de temps avant l’échéance.

La pensée fourmi consiste à cesser de sous-traiter systématiquement sa responsabilité à quelqu’un qui n’existe pas encore.

Les petits choix ne sont jamais seulement petits

Il y a une idée que notre époque aime assez peu : nos trajectoires sont aussi construites par des choix.

Pas uniquement, évidemment.

Nous ne naissons pas avec les mêmes ressources, la même santé, la même famille, les mêmes accidents, les mêmes contraintes ni les mêmes chances. Certaines personnes encaissent des événements qu’aucune préparation raisonnable n’aurait permis d’éviter. Le reconnaître n’est pas nier la responsabilité individuelle. C’est simplement regarder le réel en entier.

Mais l’inverse est tout aussi vrai.

Expliquer les contraintes ne doit pas nous conduire à faire disparaître les choix. Car à force d’atténuer systématiquement les mauvais choix, on finit aussi par atténuer les bons.

Faire une séance de sport n’améliore presque rien.

En faire trois par semaine pendant dix ans change un corps.

Économiser cinquante euros ne crée pas une fortune.

Le faire chaque mois crée une marge.

Lire dix pages n’offre pas une compétence.

Lire, pratiquer, échouer et recommencer pendant des années transforme une personne.

Nettoyer une gouttière, recoudre un vêtement ou affûter un outil paraît insignifiant. Pourtant, c’est aussi cette culture de l’entretien et de la réparation qui fonde le DIY comme pilier de l’autonomie.

Les grandes différences visibles naissent souvent de micro-choix invisibles, répétés lorsque personne ne regarde.

Il ne s’agit pas d’affirmer que nous contrôlons tout. Ce serait faux et particulièrement stupide venant d’un prepper, dont toute la démarche repose justement sur l’existence de risques hors de son contrôle.

Il s’agit d’affirmer que nous contrôlons encore quelque chose.

Et que ce quelque chose mérite d’être exercé.

La prévoyance consiste aussi à ne pas devenir une charge évitable

Dans un avion, on vous demande de placer votre propre masque à oxygène avant d’aider la personne assise à côté.

Ce n’est pas une invitation à l’égoïsme.

C’est une règle d’efficacité : deux personnes inconscientes s’aident assez mal.

La pensée fourmi suit une logique proche. Avant de vouloir sauver le village, commencez par réduire les fragilités prévisibles de votre propre foyer. Avant de promettre une aide financière permanente, assurez-vous que vous ne deviendrez pas vous-même dépendant au premier coup dur. Avant de porter le sac de quelqu’un en expédition, vérifiez que le vôtre ne vous met pas déjà à genoux.

Se préparer, ce n’est donc pas seulement protéger son petit confort.

C’est aussi faire un effort pour ne pas devenir, demain, une charge évitable pour les autres.

J’insiste sur le mot évitable.

Nous aurons tous besoin d’aide. La maladie, l’accident, le deuil, la vieillesse et la malchance ne demandent pas notre permission. Une société digne doit permettre aux personnes frappées de se relever. Un groupe humain qui refuse toute solidarité n’est pas résilient ; il est simplement brutal.

Mais la solidarité n’interdit pas la responsabilité.

On peut demander aux autres de nous aider à supporter la malchance. On ne peut pas leur demander indéfiniment de nous protéger de notre propre négligence.

Quand l’impréparation individuelle devient un problème collectif

Prenons un exemple qui n’a rien d’exceptionnel : un chantier organisé à plusieurs.

Une famille doit refaire la toiture d’une dépendance avant l’arrivée des pluies d’automne. Le travail est prévu depuis plusieurs semaines. Chacun s’organise. L’un réserve un échafaudage. Un autre commande le bois. Une troisième personne libère son week-end et vient avec les outils nécessaires. Les tâches sont réparties pour que tout puisse être terminé dans les temps.

Une seule personne est chargée d’acheter les fixations et la bâche qui doit protéger la charpente pendant les travaux.

Le samedi matin, elle arrive les mains presque vides.

Elle n’a pas eu le temps. Le magasin n’était plus suffisamment approvisionné. Elle pensait qu’on trouverait bien une solution sur place.

Et elle a peut-être raison.

Quelqu’un fera quarante kilomètres pour chercher le matériel manquant. Un autre bricolera une protection provisoire. Le chantier finira avec quelques heures de retard. Si la pluie ne tombe pas trop tôt, l’histoire deviendra même une anecdote racontée autour d’un verre.

Mais regardons ce qui s’est réellement passé.

Une personne a choisi de ne pas préparer sa petite partie du travail. Les conséquences de cette décision ont immédiatement été réparties entre tous les autres : temps perdu, carburant consommé, location prolongée, fatigue supplémentaire et risque de laisser le bâtiment exposé aux intempéries.

Le problème n’est pas qu’elle ait oublié une boîte de vis.

Tout le monde oublie des choses.

Le problème apparaît lorsqu’elle considère comme normal que le groupe constitue en permanence sa marge de secours personnelle.

C’est là que l’asymétrie devient agaçante. La fourmi prévoit sa propre tâche, mais aussi les conséquences possibles d’un retard. Elle garde du temps, vérifie la commande et imagine une solution de repli. La cigale compte sur le fait que quelqu’un, quelque part, absorbera le problème si son optimisme est démenti.

Et souvent, quelqu’un l’absorbe.

Parce qu’une fois l’échafaudage loué, les matériaux livrés et tout le monde réuni, il est trop tard pour donner une grande leçon sur la responsabilité. Il faut sauver le chantier.

Ce mécanisme existe dans une famille, une entreprise, une copropriété, une association ou n’importe quel groupe d’amis. Plus un projet dépend de plusieurs personnes, plus la préparation minimale de chacun devient une condition de la liberté de tous.

La bonne réponse n’est pas d’exiger que tout le monde possède le même tempérament. Elle consiste à rendre explicite ce dont chacun est responsable, puis à arrêter de présenter comme de la malchance ce qui relève d’une négligence répétée.

Le groupe peut s’adapter à une difficulté.

Il ne devrait pas avoir à compenser indéfiniment l’absence d’effort d’un seul de ses membres.

Une société récompense-t-elle vraiment ses fourmis ?

Arrivons au passage qui fâche.

Ma réponse est non.

Notre société aime les fourmis tant qu’elles produisent, entretiennent, économisent et rendent service. Mais lorsqu’une crise survient, leurs réserves deviennent précisément celles que l’on peut mobiliser.

Prenons deux personnes disposant du même revenu. La première consomme tout. La seconde renonce à une partie de son confort, entretient ses biens et met de côté pour ses enfants, sa retraite ou un accident de vie.

Lorsque des ressources deviennent nécessaires, où va-t-on les chercher ? Là où elles existent.

La fourmi a déjà payé une première fois en renonçant à une partie de son confort immédiat. Elle paie une seconde fois parce que ce renoncement lui a permis de conserver quelque chose que l’on peut désormais venir chercher.

Je trouve cela profondément injuste.

Je comprends qu’un État en crise cherche à mobiliser les biens et les compétences disponibles. L’article consacré à la mobilisation en cas de guerre en Europe montre d’ailleurs que les personnes formées deviennent, par définition, plus facilement mobilisables.

Je comprends le mécanisme. Comprendre n’oblige pas à approuver.

D’aucuns me répondront que la fourmi reste malgré tout la mieux lotie, que la solidarité impose de demander davantage à ceux qui possèdent davantage et que personne ne réussit complètement seul.

Ils n’ont peut-être pas tort.

Mais j’ai du mal à considérer comme juste que deux personnes ayant reçu les mêmes moyens soient traitées comme si leurs situations finales n’étaient que le produit du hasard. L’une a consommé sa part. L’autre a différé cette consommation. Venir ensuite prélever prioritairement la réserve de la seconde revient à ne plus accorder beaucoup de valeur à son renoncement passé.

Je ne parle évidemment pas de refuser toute aide face à la maladie, à l’accident ou à la malchance. Je parle des situations dans lesquelles les choix répétés ont réellement compté.

Une société qui protège les cigales en détruisant toute incitation à devenir fourmi prépare assez mal son prochain hiver.

Le groupe électrogène que tout le quartier entend

Lors d’une coupure de courant, des voisins viennent brancher leurs appareils sur le groupe électrogène d’un habitant.

Prenons un exemple très simple.

Une panne électrique se prolonge. Vous avez prévu un groupe électrogène et suffisamment de carburant pour maintenir votre congélateur, votre chauffage ou votre pompe à eau pendant quelques jours.

Le problème est que le groupe fait du bruit.

Le premier soir, un voisin demande simplement à recharger son téléphone. Le lendemain, un autre arrive avec le contenu de son congélateur. Puis quelqu’un souhaite brancher un appareil médical, alimenter un réfrigérateur ou chauffer une pièce pour ses enfants.

Prises séparément, ces demandes sont compréhensibles. Certaines sont même difficiles à refuser. Mais leur addition peut transformer en quelques heures une réserve prévue pour plusieurs jours en une ressource collective dont vous n’avez plus vraiment la maîtrise.

Une ressource que tout le monde voit, entend ou connaît n’est déjà plus tout à fait votre ressource. Elle devient l’objet d’une négociation sociale.

La question doit donc être posée avant la crise : qui suis-je prêt à aider, jusqu’où et avec quelle part de mes réserves ? Idéalement, ces choix concernent les personnes dont je me sens responsable, celles de mon clan ou celles que j’ai décidé d’aider. Pas une liste qui se constitue toute seule devant ma porte.

C’est aussi l’intérêt du low profile en situation de crise. Il ne s’agit pas de fantasmer une existence clandestine, mais de comprendre que l’exposition d’une ressource modifie immédiatement la liberté que vous avez d’en disposer.

Mais penser comme une fourmi n’a pas que des bons côtés

Je me reconnais volontiers dans la fourmi. Cela ne m’empêche pas de voir les pièges de son raisonnement.

Anticiper peut devenir une volonté de tout contrôler. Préparer peut devenir une manière de repousser l’action. Économiser son été peut finir par empêcher de le vivre.

Les qualités de la fourmi cessent d’en être lorsqu’elles lui font perdre de vue la vie qu’elles étaient censées protéger.

Confondre anticipation et contrôle

Prévoir n’est pas contrôler.

Vous pouvez choisir votre matériel, votre entraînement, votre itinéraire et une grande partie de votre préparation. Vous ne choisissez pas la météo, l’accident, la maladie ni toutes les décisions de vos compagnons.

La préparation réduit des risques. Elle ne signe aucun contrat avec l’univers.

La fourmi qui l’oublie développe une illusion de maîtrise et vit chaque imprévu comme une faute personnelle ou une trahison du réel.

Préparer au lieu d’agir

On peut passer des années à comparer des sacs sans partir marcher. Accumuler les livres sans pratiquer. Organiser l’atelier sans rien fabriquer. Acheter des graines sans apprendre à cultiver.

La préparation devient alors une procrastination particulièrement bien rangée.

C’est l’une des mauvaises stratégies courantes en survivalisme : construire une représentation rassurante de sa préparation plutôt qu’une capacité testée dans le réel.

Ne plus jamais vivre l’été

Dans un garage, une personne inventorie ses réserves pendant que ses proches profitent d’un repas d’été dans le jardin.

Voici le risque qui me concerne le plus.

Dans l’article où j’explique comment l’autonomie m’a obligé à repenser mon temps, je découpe mes journées en cinq catégories : le Socle, le Travail, l’Utile, l’Essentiel et la Praxis.

La fourmi sait très bien remplir le Travail et surtout l’Utile. Il faut entretenir, réparer, produire, ranger, apprendre et préparer la suite. Comme l’Utile est infini, il trouve toujours une nouvelle tâche pour occuper l’heure qui vient de se libérer.

Le danger est alors de repousser l’Essentiel, précisément parce qu’il ne réclame pas toujours notre attention avec la même urgence. Un toit qui fuit sait se rappeler à nous. Un livre que l’on ne lit pas, une soirée que l’on ne partage pas ou un voyage que l’on remet à plus tard restent silencieux.

Pourtant, l’Essentiel est ce qui donne une raison de faire tout le reste.

Toujours préparer. Toujours optimiser. Toujours entretenir. Toujours économiser. Toujours apprendre. Toujours penser au prochain problème.

Puis repousser la joie à plus tard.

Lorsque la maison sera terminée. Lorsque la réserve sera suffisante. Lorsque le corps sera prêt. Lorsque le travail sera stabilisé. Lorsque tous les risques auront été réduits.

Autrement dit : jamais.

La préparation n’est pas une fin. C’est un moyen.

Nous ne construisons pas des marges pour mourir avec les plus belles marges du cimetière. Nous les construisons pour vivre avec davantage de liberté, de sérénité et de choix.

Le jour où préparer empêche systématiquement de profiter, la préparation a perdu son sens.

En conclusion : faut-il donc devenir une fourmi ?

Ma réponse est oui.

Sans hésitation.

Parce que je préfère choisir un effort aujourd’hui plutôt que subir demain une contrainte que j’aurais pu éviter.

Parce que je préfère disposer d’une marge plutôt que de bâtir ma sécurité sur l’espoir que « ça ira ».

Parce que je préfère apprendre avant d’avoir besoin, entretenir avant la panne et m’entraîner avant l’épreuve.

Parce que je veux pouvoir aider les autres librement, pas dépendre d’eux par défaut faute d’avoir fait ma part.

Parce que les circonstances pèsent sur nos vies, mais qu’elles ne justifient pas de renoncer à la part d’action qui nous reste.

Et parce que nos petits choix quotidiens, si faciles à mépriser lorsqu’on les regarde séparément, finissent par construire notre liberté future.

Je resterai donc une fourmi.

Une fourmi qui sait qu’elle ne contrôlera jamais tout.

Une fourmi qui accepte que certaines de ses réserves serviront un jour à d’autres, mais idéalement à ceux et celles de mon clan ou que j’ai choisi. Pas à ceux et celles qu’on m’impose.

Une fourmi, enfin, qui tente de se souvenir d’une chose essentielle :

L’été n’existe pas seulement pour préparer l’hiver.

Il existe aussi pour être vécu.

Car, comme disait un célèbre sage : Winter is coming.

Il avait raison.

L’hiver viendra toujours sous une forme ou une autre. Une panne, une maladie, une crise, un accident ou simplement le temps qui passe. Il faut donc s’y préparer.

Mais nous ignorons quand il arrivera.

Alors préparons-nous suffisamment pour ne pas subir l’hiver… sans oublier de vivre l’été tant qu’il est là.

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