Stage de survie : est-ce vraiment utile aujourd’hui ?

de Sven

Quand on dit « stage de survie », il y a une image qui revient assez vite.

Une forêt. Un couteau. Quelques bouts de bois. Un type accroupi devant un tas de brindilles qui tente désespérément de produire une braise avec un archet.

Et, quelques heures plus tard si tout va bien : le feu.

C’est spectaculaire. C’est ancestral. C’est photogénique.

Mais soyons sérieux deux minutes : si vous vous retrouvez réellement dans la merde demain au cours d’une randonnée, est-ce vraiment la compétence qui fera la différence ?

Probablement pas.

Savoir allumer un feu sans briquet est une vraie compétence. Intéressante, parfois utile et franchement satisfaisante à maîtriser.

Mais la survie moderne est généralement beaucoup moins romanesque.

Elle commence plutôt par un vêtement que vous auriez dû prendre, une météo que vous auriez dû regarder, un demi-tour que vous auriez dû faire deux heures plus tôt, une carte que vous n’avez pas téléchargée ou une batterie qui affiche désormais 4 %.

Bref : la survie commence souvent bien avant d’avoir besoin de survivre.

Un briquet à 20 grammes bat presque toujours deux bouts de bois

Commençons donc par casser un joli mythe.

En situation réelle, si vous avez besoin de feu rapidement parce que vous êtes trempé, frigorifié ou immobilisé, votre objectif n’est pas de démontrer votre maîtrise des techniques paléolithiques.

Votre objectif est d’avoir du feu.

Sur le forum Randonner Léger, les discussions consacrées au firesteel reviennent régulièrement à une conclusion d’une banalité presque vexante : un petit briquet fonctionne remarquablement bien.

David Manise l’expliquait lui-même dans une discussion consacrée au firesteel : celui-ci produit des étincelles, donc beaucoup moins de chaleur utilisable immédiatement que la flamme d’un briquet. Son avantage est ailleurs : il fonctionne mouillé et peut constituer une excellente redondance, à condition d’avoir un amadou suffisamment fin et sec.

Sa combinaison préférée dans ce contexte : briquet + firesteel.

Voilà déjà une première leçon de survie moderne : on ne remplace pas volontairement une solution simple et efficace par une solution plus compliquée sous prétexte qu’elle est plus « survie ».

Le forum Randonner Léger fournit même une magnifique illustration du problème.

Lors d’un essai au magnésium sous une pluie battante, un pratiquant raconte avoir consacré une heure et demie à obtenir son feu. Le magnésium brûlait, mais encore fallait-il réussir à transmettre suffisamment d’énergie à des matériaux humides pour démarrer réellement le foyer.

Une heure et demie.

Quand on a froid, qu’on est mouillé et qu’il commence à faire nuit, c’est très long.

Le même pragmatisme revient dans les listes de matériel des randonneurs expérimentés : lorsque quelqu’un prévoit briquet tempête, allumettes et firesteel pour une longue randonnée, la réponse peut être aussi terre-à-terre que : prenez donc un mini-Bic.

Ça n’empêche évidemment pas d’apprendre le feu par friction.

Mais il faut bien distinguer une compétence de bushcraft d’une priorité de sécurité.

Le terrain tue surtout les beaux plans

La lecture des retours d’expérience de randonneurs est beaucoup plus instructive que celle d’une liste de « 25 techniques de survie indispensables ».

Parce qu’il s’y passe rarement ce qu’on imaginait.

Prenons un récit publié sur Randonner Léger après une traversée hivernale entre Ivalo et Tromsø.

Le groupe affronte des températures de l’ordre de -35 °C. L’auteur reconnaît avoir réduit une partie de ses vêtements chauds parce qu’il comptait notamment sur le poêle.

Au matin, impossible de faire correctement fonctionner le réchaud.

Les vêtements deviennent insuffisants. Les pieds refroidissent. Le groupe tente un feu, sans réussir à obtenir une source de chaleur efficace.

Et surtout, quelque chose de beaucoup plus intéressant se produit : l’auteur sent qu’il a froid mais continue à se dire que cela va passer.

Il finit par devenir confus et répondre de manière de moins en moins cohérente. Une motoneige aperçue à proximité permet finalement de sortir de cette situation.

Il n’avait pas besoin de connaître une huitième manière de produire des étincelles.

Il avait besoin de trois choses infiniment plus banales : une marge thermique suffisante, plusieurs solutions réellement utilisables pour produire de la chaleur et la capacité à reconnaître assez tôt que la situation se dégradait.

C’est moins vendeur sur Instagram.

Mais c’est ça, le terrain.

Savoir faire demi-tour est une technique de survie

Autre retour d’expérience intéressant : un randonneur quitte les sentiers au-dessus de Cauterets, progresse dans une zone de plus en plus délicate et découvre finalement qu’il ne peut plus redescendre par les passages qu’il a réussi à franchir en montant.

Un participant expérimenté lui fait alors remarquer ce qu’il considère comme une erreur classique : s’être engagé sans vérifier qu’il resterait capable de revenir sur ses pas.

Et il résume sa propre règle acquise après plusieurs mauvaises expériences : toujours rester capable de faire demi-tour.

On pourrait consacrer un atelier entier à cette seule phrase.

Parce que savoir renoncer à un sommet à 500 mètres, interrompre un trek, changer d’itinéraire ou planter la tente trois heures plus tôt demande parfois davantage de maîtrise que sortir son couteau.

Le piège classique est connu : on a déjà tellement avancé.

Encore vingt minutes.

Encore ce col.

Encore cette crête.

Et chaque « encore » réduit la marge de sécurité.

La compétence intéressante n’est donc pas seulement de savoir comment réagir lorsque tout va mal.

C’est de remarquer le moment où les ennuis sont encore suffisamment petits pour pouvoir repartir dans l’autre sens.

It was at this moment John knew… he fucked up

Le smartphone n’est ni le diable, ni une balise satellite

L’autre caricature du monde de la survie consiste parfois à opposer le « vrai » pratiquant autonome au randonneur qui sort son smartphone.

C’est tout aussi absurde.

Un téléphone moderne contient une cartographie GPS, une boussole, les prévisions météo, une lampe, les coordonnées des secours, des documents, des moyens de paiement et, lorsqu’un réseau existe, un outil de communication extraordinaire.

Les pratiquants de randonnée légère l’ont très vite compris.

Leur solution est simplement de ne pas lui faire une confiance aveugle.

Certains utilisent depuis des années les cartes téléchargées à l’avance avec le téléphone placé en mode avion la majeure partie de la journée. D’autres ajoutent une batterie externe. Pour une activité davantage isolée, le téléphone est complété par un communicateur satellite.

Pour quelqu’un qui part seul, le matériel vraiment utile ressemble d’ailleurs souvent beaucoup moins à un kit de survie hollywoodien qu’à ceci : sifflet, petite pharmacie, couverture de survie, téléphone et éventuellement balise ou messagerie satellite.

C’est cette logique qui est intéressante.

Le téléphone est une couche de sécurité. Pas LA couche de sécurité.

Avant un voyage à l’étranger, cela signifie aussi vérifier qu’il fonctionnera réellement une fois arrivé.

La Suisse offre un bon exemple. Selon votre opérateur et votre forfait, l’utilisation des données mobiles n’y est pas nécessairement traitée comme dans un autre pays de l’Union européenne.

Avant une randonnée dans les Alpes suisses, vérifier son forfait ou préparer une eSIM Suisse peut donc être beaucoup plus pertinent que découvrir au départ du sentier que l’on évite d’activer les données de peur du hors-forfait.

Une connexion permet de récupérer météo, messages ou informations de dernière minute ; les cartes importantes, elles, devraient déjà être disponibles hors ligne.

Et rappelons l’évidence : une eSIM ne crée pas une antenne au sommet d’une montagne.

Pas de réseau mobile signifie pas de données mobiles. Lorsqu’un moyen de communication doit fonctionner réellement hors couverture, on entre dans le domaine des appareils satellitaires.

Encore une fois : pas technologie OU autonomie.

Technologie ET autonomie.

La survie moderne fonctionne par couches

C’est peut-être la notion la plus importante de tout cet article.

Le pratiquant expérimenté ne cherche pas nécessairement l’objet miracle.

Il cherche à éviter qu’une seule défaillance puisse le mettre en danger.

La logique pourrait se résumer ainsi :

  • une application GPS et des cartes disponibles hors ligne ;
  • un smartphone et de quoi préserver ou recharger sa batterie ;
  • une connexion mobile et, quand le terrain le justifie, une solution satellite ;
  • un briquet et un deuxième moyen de produire du feu ;
  • une veste imperméable avant d’avoir à construire un abri ;
  • un équipement suffisamment chaud avant de compter sur un feu ;
  • un itinéraire prévu et des échappatoires identifiées ;
  • des connaissances de premiers secours avant une boîte remplie de matériel médical que l’on ne sait pas utiliser.

Ce n’est pas très spectaculaire.

C’est justement le principe.

La bonne préparation est souvent celle qui rend les grandes techniques de survie inutiles.

Alors, à quoi sert vraiment un stage de survie ?

C’est là que les stages deviennent intéressants.

Pas parce qu’ils vont transformer quelqu’un en trappeur autonome après 48 heures.

Mais parce qu’ils permettent de faire quelque chose qu’aucun article Internet ne permet réellement : essayer.

  • Allumer un feu quand tout est humide.
  • Installer rapidement un abri avec les mains froides.
  • Trouver de l’eau.
  • S’orienter lorsque le chemin évident a disparu.
  • Observer la vitesse avec laquelle on se refroidit une fois immobile.
  • Découvrir que telle magnifique paire de gants empêche de réaliser la moitié des gestes nécessaires.
  • Constater qu’un matériel que l’on imaginait évident à utiliser ne l’est plus autant dans le noir.

C’est d’ailleurs assez révélateur de regarder ce que les formations sérieuses donnent comme objectif à leurs stages fondamentaux.

Il ne s’agit pas de « devenir capable de vivre dans les bois ».

L’objectif est beaucoup plus souvent de devenir autonome dans la préparation et la gestion des risques lors des activités en extérieur.

La nuance est énorme.

Une idée revient également régulièrement chez les formateurs expérimentés : former quelqu’un à la survie ne nécessite pas de le placer réellement en danger.

Il existe une différence importante entre un stage d’apprentissage et un stage « d’aguerrissement » dont le principe consiste essentiellement à mettre volontairement les participants dans une situation pénible.

Faire passer une mauvaise nuit peut apprendre quelque chose.

Faire passer une mauvaise nuit pour pouvoir annoncer qu’on fait passer une mauvaise nuit aux stagiaires beaucoup moins.

Le bon stage vous apprend surtout à voir arriver les problèmes

C’est finalement là que se trouve probablement sa plus grande utilité.

Un débutant voit une situation binaire : tout va bien / je suis en situation de survie.

Quelqu’un qui a davantage d’expérience voit plutôt une succession de petites dégradations.

  • Il est 16 h 30 au lieu de 15 h.
  • Les nuages arrivent plus vite que prévu.
  • On a déjà bu davantage d’eau que prévu.
  • Une chaussure commence à faire mal.
  • Le téléphone est à 35 %.
  • La température baisse.
  • Le chemin devient moins évident.

Pris séparément, aucun de ces problèmes n’est dramatique.

Additionnés pendant trois heures, ils peuvent fabriquer une situation franchement désagréable.

C’est ce qu’on retrouve sans cesse dans les retours du terrain : l’accident spectaculaire est souvent précédé par une série de décisions minuscules.

Et c’est probablement là-dessus qu’un bon stage devrait entraîner votre cerveau.

Pas seulement à répondre à :

« Comment construire un abri si je suis perdu ? »

Mais à poser beaucoup plus tôt la question :

« Pourquoi suis-je encore en train d’avancer ? »

Alluummeeeer leee feuuuu…

Faites un stage de survie… puis allez randonner

Reste enfin une limite importante.

Deux jours de formation ne transforment pas une technique découverte le dimanche en compétence acquise pour les dix prochaines années.

C’est vrai pour le feu.

Pour l’orientation.

Pour les premiers secours.

Pour les nœuds.

Pour le bivouac.

Et encore davantage pour la prise de décision.

La compétence apparaît avec la répétition.

Un stage peut vous éviter plusieurs mois de tâtonnements, vous donner de bonnes méthodes et surtout corriger quelques très mauvaises idées avant que vous ne les testiez seuls.

Mais ensuite il faut sortir.

  • Faire une randonnée facile lorsqu’il pleut.
  • Monter son tarp avec des gants.
  • Utiliser réellement sa cartographie hors ligne.
  • Passer une nuit dehors quand il fait 5 °C, à proximité d’une solution de repli.
  • Tester son réchaud dans le vent.
  • Marcher de nuit sur un parcours connu avec sa frontale.
  • Refaire ses premiers secours.
  • Etc.

Et, oui, pourquoi pas apprendre à faire un feu par friction.

Simplement, faites-le après avoir acheté un briquet.

Alors, faut-il savoir faire du feu avec deux bouts de bois ?

Oui.

Parce que c’est une belle compétence.

Parce qu’elle oblige à comprendre le bois, l’humidité, l’amadou, l’oxygène et la manière dont naît réellement un feu.

Parce qu’un jour elle pourra même servir.

Mais si je devais choisir entre maîtriser parfaitement le feu par friction et savoir détecter assez tôt que je suis en train de m’engager dans une situation qui me dépasse, je n’hésiterais pas longtemps.

La survie moderne ne consiste pas à refuser la technologie et à apprendre à vivre nu dans une forêt avec un couteau.

Elle consiste à empiler suffisamment de compétences, d’outils et de solutions de secours pour qu’une panne, une erreur ou un changement de météo ne suffise pas à vous mettre dans la merde.

Et finalement, c’est peut-être ça qu’un bon stage de survie devrait vous apprendre en premier : faire en sorte que vos techniques de survie ne servent jamais.

A lire aussi

S’abonner
Notification pour

0 Commentaires

En naviguant sur ce site, vous acceptez ses cookies, utiles pour vous offrir la meilleure navigation possible OK INFOS

Cookies & Vie Privée