En septembre, je dois partir cinq jours en randonnée en autonomie en Laponie finlandaise.
Cinq jours pendant lesquels il faudra porter dĂšs le dĂ©part lâintĂ©gralitĂ© de la nourriture. Pas de supĂ©rette providentielle au dĂ©tour dâun chemin, pas de boulangerie et, a priori, assez peu de chances de commander une quatre-fromages au refuge.
Dans ce contexte, chaque aliment doit rĂ©pondre Ă quelques questions assez simples : combien pĂšse-t-il, quâapporte-t-il rĂ©ellement, comment se conserve-t-il et aurai-je encore envie de le manger au cinquiĂšme jour ?
Le jerky sâest assez naturellement invitĂ© dans la rĂ©flexion.
Jâen avais dĂ©jĂ prĂ©parĂ© au four, Ă basse tempĂ©rature et parfois porte entrouverte. Cela fonctionnait, mais la mĂ©thode Ă©tait assez peu prĂ©cise et transformait accessoirement la cuisine en sauna parfum bĆuf.
Depuis, je me suis Ă©quipĂ© dâun dĂ©shydrateur, que jâutilise Ă©galement pour conserver des fruits et diffĂ©rents surplus alimentaires. CâĂ©tait donc lâoccasion de reprendre le sujet plus sĂ©rieusement.
Avec 790 grammes de rumsteck, trois marinades et une facture soigneusement reconstituĂ©e, jâai voulu savoir si le jerky maison Ă©tait rĂ©ellement intĂ©ressant⊠ou simplement une maniĂšre plus compliquĂ©e dâacheter de la viande sĂ©chĂ©e.
- Pourquoi emporter du jerky en randonnée ?
- 790 g de rumsteck et trois recettes
- Cinq heures dans le déshydrateur
- Le rendement réel : 335 g⊠et quelques laniÚres disparues
- Trois marinades, deux classements
- Le jerky maison est-il vraiment rentable ?
- Conservation et conditionnement pour cinq jours
- Mon verdict
Pourquoi emporter du jerky en randonnée ?
Nous avons dĂ©jĂ consacrĂ© un article au beef jerky, Ă son origine et Ă sa prĂ©paration. Je ne vais donc pas refaire ici toute lâhistoire de la viande sĂ©chĂ©e.
Ce qui mâintĂ©resse cette fois est beaucoup plus terre Ă terre : son utilitĂ© dans un sac Ă dos.
En retirant une grande partie de lâeau contenue dans la viande, on rĂ©duit fortement son poids tout en conservant lâessentiel de ses protĂ©ines. Le rĂ©sultat se transporte facilement, ne demande ni cuisson ni rĂ©hydratation et peut se manger pendant une pause, voire en marchant.
Sur une randonnĂ©e de plusieurs jours, câest particuliĂšrement pratique. Il suffit dâouvrir le sachet, de mĂącher un peu (parfois beaucoup) et de refermer.
Le jerky possÚde néanmoins un défaut important : il concentre trÚs bien les protéines, mais beaucoup moins les calories.
Il complĂšte donc les noix, le beurre de cacahuĂšte, les fruits sĂ©chĂ©s, le pain ou les repas lyophilisĂ©s utilisĂ©s en randonnĂ©e. Il ne les remplace pas. Pour allĂ©ger intelligemment lâalimentation, il faut regarder lâensemble de la journĂ©e et pas seulement le nombre de grammes de protĂ©ines Ă©crit en gros sur le sachet.
Câest dâailleurs le mĂȘme principe que dans mon guide consacrĂ© Ă lâalimentation en randonnĂ©e lĂ©gĂšre : chaque gramme doit servir, mais le repas doit rester suffisamment appĂ©tissant pour ĂȘtre rĂ©ellement mangĂ©.

790 g de rumsteck et trois recettes
Pour ce premier essai au déshydrateur, je suis parti sur 790 grammes de rumsteck, acheté en boucherie à 17,99 ⏠le kilo.
Le rumsteck est relativement maigre, ce qui est important ici. Le gras se dĂ©shydrate mal, peut rancir et rĂ©duit la durĂ©e de conservation. Jâai donc retirĂ© autant que possible les parties grasses encore visibles.
La découpe
Avant de sortir le couteau, jâai placĂ© la viande entre 45 minutes et une heure au congĂ©lateur. Lâobjectif nâĂ©tait pas de la congeler, mais simplement de la raffermir pour obtenir des bandes plus rĂ©guliĂšres.
- des laniÚres de 5 à 15 centimÚtres de long ;
- environ 5 millimĂštres dâĂ©paisseur ;
- toutes coupées dans le sens des fibres.
La derniÚre décision donne un jerky plus ferme et plus fibreux. Une découpe perpendiculaire aux fibres aurait produit des morceaux plus tendres et plus faciles à mùcher.
Ce nâĂ©tait pas une comparaison de laboratoire : jâai tout coupĂ© dans le mĂȘme sens et câest donc cette texture que jâai Ă©valuĂ©e.

Recette 1 : le classique américain
Pour environ 260 grammes de viande :
- 2 cuillÚres à soupe de sauce soja ;
- 1 cuillÚre à soupe de sauce Worcestershire ;
- œ cuillĂšre Ă cafĂ© dâail en poudre ;
- œ cuillĂšre Ă cafĂ© dâĂ©chalote dĂ©shydratĂ©e ;
- du poivre noir.
Recette 2 : le paprika fumé
Pour environ 260 grammes de viande :
- 2 cuillÚres à soupe de sauce soja ;
- 1 cuillÚre à soupe de sauce Worcestershire ;
- 1 cuillÚre à café de paprika fumé ;
- œ cuillĂšre Ă cafĂ© dâail ;
- œ cuillĂšre Ă cafĂ© dâĂ©chalote ;
- du poivre noir.
Recette 3 : le mélange Smoked Meat
Pour le dernier lot :
- 2 cuillÚres à soupe de sauce soja ;
- 1 cuillÚre à soupe de sauce Worcestershire ;
- 1 cuillĂšre Ă cafĂ© dâun mĂ©lange dâĂ©pices Smoked Meat.
Chaque lot a Ă©tĂ© soigneusement mĂ©langĂ©, fermĂ© puis laissĂ© 24 heures au rĂ©frigĂ©rateur. Il nâest pas nĂ©cessaire que la viande nage dans deux centimĂštres de sauce : toutes les surfaces doivent simplement ĂȘtre correctement enrobĂ©es.

Cinq heures dans le déshydrateur
AprĂšs 24 heures, jâai sorti les laniĂšres de leur marinade, je les ai rapidement Ă©gouttĂ©es sans les rincer, puis je les ai rĂ©parties sur les plateaux.
Les morceaux ne se chevauchaient pas et les trois recettes restaient sĂ©parĂ©es. Câest un dĂ©tail assez pratique lorsquâon souhaite rĂ©ellement savoir ce que lâon goĂ»te Ă la fin.
Mon Klarstein Bananarama possĂšde six plateaux et une puissance maximale annoncĂ©e de 550 watts. Jâai conservĂ© tous les plateaux en place, mĂȘme ceux qui restaient vides, puis rĂ©glĂ© la machine Ă 68 °C pendant cinq heures.
Pour juger le rĂ©sultat, je ne cherchais pas une laniĂšre cassante comme une brindille. Le morceau devait ĂȘtre sec en surface, se plier, laisser apparaĂźtre les fibres lorsquâon le courbait et ne libĂ©rer aucun liquide.
Il faut Ă©galement le laisser refroidir avant de dĂ©cider de prolonger le sĂ©chage. Ă chaud, le jerky paraĂźt plus souple quâil ne le sera rĂ©ellement. Câest une excellente maniĂšre de lui ajouter une heure inutile et de produire du contreplaquĂ© goĂ»t paprika.

Le rendement réel : 335 g⊠et quelques laniÚres disparues
Le sĂ©chage terminĂ©, jâai pesĂ© sĂ©parĂ©ment les trois recettes.
| Recette | Poids aprÚs séchage |
|---|---|
| Classique américain | 117 g |
| Paprika fumé | 98 g |
| Smoked Meat | 120 g |
| Total pesé | 335 g |
Le problĂšme dâune expĂ©rience culinaire menĂ©e avec du jerky est quâil faut rĂ©sister Ă lâenvie de goĂ»ter avant de sortir la balance.
Je nâai pas rĂ©sistĂ©.
Trois laniÚres avaient déjà disparu au moment de la pesée. Les 335 grammes constituent donc un minimum, pas le poids total réellement produit.
Sur cette base, le rendement mesurĂ© atteint 42,4 %. Le rendement rĂ©el devait probablement se situer autour de 43 Ă 44 %. Autrement dit, au moins 455 grammes ont quittĂ© la viande pendant le sĂ©chage, essentiellement sous forme dâeau.
Les protĂ©ines ne se multiplient Ă©videmment pas dans le dĂ©shydrateur. Elles se concentrent simplement dans un aliment devenu beaucoup plus lĂ©ger. Selon la composition initiale du rumsteck, mon jerky doit se situer grossiĂšrement autour de 48 Ă 53 grammes de protĂ©ines pour 100 grammes. Il sâagit dâune estimation, pas dâune analyse en laboratoire.



Trois marinades, deux classements
Juste aprÚs fabrication, mon classement était le suivant :
- paprika fumé ;
- classique américain ;
- Smoked Meat.
Ma dulcinĂ©e plaçait de son cĂŽtĂ© le classique amĂ©ricain en tĂȘte, devant le paprika fumĂ© puis le Smoked Meat (on verra ensuite que, comme toutes les femmes, elle avait Ă©videmment raison).
PrĂ©cision importante : le troisiĂšme nâĂ©tait pas mauvais. Les trois recettes Ă©taient trĂšs bonnes. Le mĂ©lange Smoked Meat Ă©tait simplement moins convaincant que les deux autres.
Le paprika fumĂ© est le plus marquant. Il possĂšde une vraie personnalitĂ© et reste mon prĂ©fĂ©rĂ© lorsquâil sâagit dâen prendre une ou deux laniĂšres pour le plaisir.
Le classique est plus équilibré, moins envahissant et probablement moins lassant sur plusieurs jours. Pour la Laponie, je partirais donc vraisemblablement sur environ 60 % de classique américain et 40 % de paprika fumé.
Ne jugez pas votre jerky le jour mĂȘme
La texture a réservé une bonne surprise. Immédiatement aprÚs le séchage, le jerky était réussi, mais plus sec que les produits industriels légÚrement caoutchouteux.
AprĂšs 48 Ă 72 heures au rĂ©frigĂ©rateur dans des boĂźtes fermĂ©es, lâhumiditĂ© rĂ©siduelle sâest rĂ©partie plus uniformĂ©ment. Les laniĂšres sont devenues plus souples, plus homogĂšnes et beaucoup plus proches de la texture que je recherchais.
Le meilleur enseignement de cette fournĂ©e est peut-ĂȘtre lĂ Â : avant de modifier la tempĂ©rature ou de rĂ©duire le temps de sĂ©chage, il faut laisser au jerky le temps de se stabiliser.

Le jerky maison est-il vraiment rentable ?
Passons à la question qui fùche généralement moins lorsque la réponse est bonne.
Les 790 grammes de rumsteck achetĂ©s 17,99 ⏠le kilo mâont coĂ»tĂ© prĂ©cisĂ©ment 14,21 âŹ.
Le coĂ»t exact des quelques cuillĂšres de sauces et dâĂ©pices est difficile Ă isoler. Une estimation de 1 Ă 2 ⏠me paraĂźt raisonnable et volontairement large.
Ă pleine puissance pendant cinq heures, le dĂ©shydrateur de 550 watts consommerait au maximum 2,75 kWh. En pratique, le thermostat rĂ©gule la chauffe et la consommation rĂ©elle peut ĂȘtre infĂ©rieure. Je retiens malgrĂ© tout 0,60 ⏠comme borne haute indicative, Ă adapter au prix du kilowattheure de chacun.
| Poste | Coût retenu |
|---|---|
| 790 g de rumsteck | 14,21 ⏠|
| Sauces et épices | 1 à 2 ⏠|
| ĂlectricitĂ© | jusquâĂ environ 0,60 ⏠|
| Total estimé | 15,81 à 16,81 ⏠|
RapportĂ© aux 335 grammes effectivement pesĂ©s, mon jerky revient donc Ă environ 47 Ă 50 ⏠le kilo. Comme trois laniĂšres avaient dĂ©jĂ Ă©tĂ© mangĂ©es, le coĂ»t rĂ©el au kilo est mĂȘme lĂ©gĂšrement infĂ©rieur.
Ă titre de comparaison, on trouve actuellement chez un spĂ©cialiste de lâalimentation outdoor du jerky Ă 4,50 ⏠les 50 g, soit 90 ⏠le kilo, et des produits français Ă 6,90 ⏠les 50 g, soit 138 ⏠le kilo.
Sur cette fournĂ©e, le jerky maison coĂ»te donc environ deux fois moins cher quâun produit industriel courant, et presque trois fois moins cher que certaines rĂ©fĂ©rences plus haut de gamme.
Je nâintĂšgre pas le prix dâachat du dĂ©shydrateur. Je le possĂ©dais dĂ©jĂ et il sert Ă beaucoup dâautres aliments. Acheter une machine uniquement pour fabriquer occasionnellement 300 grammes de jerky modifierait Ă©videmment la rentabilitĂ© Ă court terme.
Il reste Ă©galement le temps passĂ© Ă parer la viande, la dĂ©couper et prĂ©parer les marinades. Ce temps nâest pas gratuit, mais il permet de contrĂŽler les ingrĂ©dients et dâobtenir exactement les goĂ»ts recherchĂ©s.
Conservation et conditionnement pour cinq jours
Cette premiÚre fournée a été conservée dans des boßtes hermétiques en verre, au réfrigérateur. Le séchage a eu lieu autour du 9 juillet et les derniÚres laniÚres ont été mangées le 31 juillet.
AprĂšs un peu plus de trois semaines au froid, elles Ă©taient toujours impeccables au goĂ»t, Ă lâodeur et Ă lâaspect, et ne semblaient pas arrivĂ©es en bout de course.
Ce retour personnel ne constitue toutefois pas une validation sanitaire.
Le protocole dĂ©crit dans cet article est celui de mon essai. Pour une prĂ©paration destinĂ©e Ă ĂȘtre conservĂ©e hors du rĂ©frigĂ©rateur, les recommandations officielles amĂ©ricaines demandent notamment que le bĆuf atteigne 71 °C Ă cĆur avant la dĂ©shydratation. Le simple rĂ©glage du dĂ©shydrateur Ă 68 °C ne permet pas de prouver que cette tempĂ©rature interne a Ă©tĂ© atteinte.
Le service amĂ©ricain de sĂ©curitĂ© alimentaire recommande de chauffer le bĆuf Ă 160 °F, soit environ 71 °C, avant le sĂ©chage. Le National Center for Home Food Preservation conseille pour sa part de rĂ©frigĂ©rer ou congeler le jerky maison afin dâaugmenter sa durĂ©e de conservation et de prĂ©server sa qualitĂ©.
Pour la randonnĂ©e de cinq jours, mon idĂ©e est de fabriquer une nouvelle fournĂ©e peu avant le dĂ©part, de la conserver au froid jusquâau dernier moment puis de la rĂ©partir dans de petits sacs Ziploc.
Chaque sachet correspondra Ă une journĂ©e et sera ouvert au dĂ©jeuner. Cela Ă©vite de manipuler quotidiennement toute la rĂ©serve et permet de suivre simplement ce quâil reste.
Si je divisais les 335 grammes de cette fournĂ©e en cinq portions identiques, jâobtiendrais environ 67 grammes de jerky par dĂ©jeuner. Ce serait une base protĂ©inĂ©e gĂ©nĂ©reuse, mais pas un repas complet sur le plan Ă©nergĂ©tique. Il faudra donc lâaccompagner dâaliments plus riches en glucides et en lipides.
Ce conditionnement individuel prendra particuliĂšrement son sens dans une randonnĂ©e oĂč toute la nourriture est portĂ©e dĂšs le dĂ©part : les portions sont connues, le poids diminue chaque jour et le sachet vide sert de petite poubelle jusquâau prochain point de collecte.
Mon verdict
Cette premiÚre fournée au déshydrateur est une réussite.
La préparation est simple, le rendement réel est désormais connu et les trois marinades sont suffisamment différentes pour apporter un peu de variété pendant la randonnée.
Le paprika fumé gagne la dégustation pure. Le classique américain semble plus adapté à plusieurs jours consécutifs. Le Smoked Meat termine troisiÚme sans avoir démérité, ce qui est une maniÚre assez confortable de perdre.
Ăconomiquement, le rĂ©sultat est tout aussi convaincant : environ 47 Ă 50 ⏠le kilo contre 90 Ă 138 ⏠pour des rĂ©fĂ©rences commerciales comparables.
Le jerky ne rĂ©sout pas toute la question de lâalimentation en autonomie. Il reste moins dense en calories que les aliments riches en matiĂšres grasses et demande un protocole sanitaire rigoureux lorsquâil doit quitter le rĂ©frigĂ©rateur.
Mais comme source de protéines légÚre, savoureuse, portionnable et immédiatement disponible, il a clairement gagné sa place dans mon sac pour la Laponie.
La prochaine Ă©tape sera donc moins de vĂ©rifier si le jerky maison fonctionne que de dĂ©terminer combien jâai rĂ©ellement envie dâen mĂącher aprĂšs quatre jours de marche.




